Entrez dans la légende

11 02 2009

 

De Grenade a Valence
Album : De Grenade a Valence

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Grenade
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De Grenade à Valence.

Écoutez donc ce que raconte la légende. C’est au soir d’un long voyage que cette histoire débute. Un soir de février, un soir de basse lune, sonnant la fin d’une journée éprouvante, froide, humide où il fait bon rester chez soi, devant la cheminée.

C’est dans la calme petite ville de Grenade que la légende prend place. Plongé dans l’ombre du grand roc Sierra Nevada, il n’y a pas âme qui ose s’aventurer dans les rues. C’est l’hiver, l’ambiance est loin des ferias estivales. Blottis dans leurs maisons, les souvenirs de fêtes espagnoles et leurs tintements de claquettes sont pour le moment bien rangés dans les placards.

N’y a-t-il pas âme qui vive ?? Oh si, regardez bien, regardez attentivement. Regardez ces deux ombres mouvantes sur le pavé. Fatigués par trois jours humides, deux lutins frappent à la porte de l’auberge de Grenade : c’est ce soir là que le cours de leur voyage changea.

Ils avaient parcourus les montagnes, la plaine et le désert. De Venise à Athènes, de Delphes à Istanbul, de Damas au Caire, ils en avaient vu des merveilles d’architecture, ils pensaient même être un peu habitués. Mais ce soir-là, un étrange aubergiste leur fit part d’une étrange requête… La-haut, sur l’éperon dominant la ville, une merveille les attendait depuis des siècles ! Pour l’un des deux lutins, la merveille était unique, française quoique un peu normande, coincée dans une grande baie, remuée par les frêles eaux du Couesnon, gruyère gothique, cathédrale de lumière ; il ne pouvait y avoir deux merveilles.

Suivant les indications de l’aubergiste, ils cherchèrent donc l’Alhambra. Oh, c’était pas bien compliqué à trouver, il suffisait de lever les yeux. Perchée sur sa colline, elle dominait Grenade de toute sa splendeur de palais des milles et une nuit en terre espagnole. Avec ses pavillons, ses jardins, ses bassins, ses stucs magnifiques, ses volumes et ses décors somptueux, l’Alhambra était sans nul doute une merveille d’architecture arabe inspirée de style romain et espagnol. Après avoir parcouru les terres arabes pendant près de trois mois, les deux lutins furent pris de stupeur. Véritable Versailles du monde arabe, la merveille était située en Europe !

Et la porte du vieux palais, béante entre ses tours rougeâtres, les appela et leur dit : ô, vous, petits hommes, enfin vous voici ! J’attendais ce moment depuis tant de siècles ! Voilà, vous, élus, vous aurez une mission. Allez donc dire à Valence, là-bas, loin, loin par delà les monts et les plateaux, que la couronne de Grenade, le joyau des sultans, est tombé et que j’appartiens désormais à l’Espagne. Allez le dire au Cid ou à ses enfants, allez le proclamer aux vieux murs de Valence, il en sera content.

Il fallait colporter la nouvelle, il fallait que le monde sache ! Sans attendre, les deux lutins reprirent la route. Il était déjà bien tard, et l’après-midi s’avançait lorsqu’ils prirent la route. Mais leur tâche ne souffrirait aucun retard. Pour leur venir en aide, le vieux roi Alhambra leur avait offert un rayon de soleil et une légère brise qui les aidèrent grandement pour gravir les flancs escarpés de la montagne. Et lorsqu’ils arrivèrent au sommet, la neige fraiche, le ciel bleu, les pins resplendissant leur firent croire que la route serait facile… Mais, ô frêles lutins, comme vous êtes naïfs ! La bise était coupante, et déjà, le soir approchait. Comment allaient-ils survivre, là, seuls, dans la montagne, sans abri, sans feu ? Ils tentèrent bien de se réchauffer dans une auberge le long de la route mais le temps de boire un verre bien chaud, de se réconforter à l’ambiance chaleureuse du lieu, et la nuit commençait à tomber ! Heureusement, alors qu’ils sortaient et soufflaient des nuages de buée dans l’air glacial, ils firent une étrange rencontre.

Perdue au milieu d’un champ fraichement labouré, dominant la route des hommes, une vieille bicoque de pierres leur fit signe. Oh, elle n’était pas bien vaillante, cette cabane, vieille dame de pierre au chapeau usé, elle semblait perdue dans un dialogue éternel avec son lointain et majestueux voisin, le Mulhacen. Mais la vieille dame ce soir, avait besoin de soins. Depuis de longues années, elle vivait seule, abandonnée par ses occupants. Elle avait besoin de compagnie, toute seule au milieu de son champ, elle voulait être réchauffée, consolée. Poussiéreuse, ridée, pleine de rhumatisme, elle fit signe aux deux voyageurs et les invita à passer la nuit. Les deux lutins ne se firent pas prier et acceptèrent l’invitation. En ce froid mois de février, eux aussi avaient besoin de compagnie. En quelques minutes, ils nettoyèrent la vieille dame, la maquillèrent, la pomponnèrent, la réchauffèrent… malade, elle fit beaucoup d’effort pour faire flamber un bon feu dans l’âtre mais son organisme était bien atteint et malgré elle, sa cheminée semblait incapable de respirer à nouveau. Qu’à cela ne tienne, sous une épaisse fumée, l’espace d’une soirée, les vieilles pierres dialoguèrent avec la jeunesse et dans des vapeurs de cochon grillé, les deux lutins se mirent à penser à l’après voyage.

Au matin, la vielle dame, charmée de cette soirée, fit un cadeau au deux voyageurs. Pleine de reconnaissance, elle voulait les remercier de cet instant de jeunesse retrouvée. Vieille dame, elle semblait en avoir vu des jeunes de la sorte. Elle distingua bien que sous la couche d’enthousiasme, les deux lutins étaient bien intimidés face à la montagne de kilomètres les séparant du royaume de Valence. Pleine d’expérience et de sensibilité, elle leur fit le cadeau du vent.

Sans prévenir, elle laissa partir ses deux compagnons puis souffla à Eole une confidence… et toute la journée, sur le haut plateau espagnol, les deux petits lutins roulèrent, roulèrent,roulèrent, sans effort et sans fatigue, sous le soleil, émerveillés de ce beau cadeau que la vieille dame leur avait fait : 40 kilomètres par heure de vent dans le dos. Dans un paysage aride, immense, dominé par les sierras enneigées, les deux voyageurs auraient bien souffert si cette bise glaciale ne leur avait pas été favorable !

Le soir même, ils arrivèrent dans la plaine, bien des lieues plus loin. Déjà, près de la moitié du chemin avait été parcourue ! Et là encore, ils firent une heureuse rencontre. Un peu à l’écart de la grand-route, effrayée par ce long ruban d’asphalte où des monstres fumants et trépidants se poursuivaient sans fin, une autre vieille maison les attendait. Avait-elle été prévenue par son amie de la montagne ? Nul ne le sait… toujours est-il qu’elle aussi semblait bien malheureuse. Elle avait été belle pourtant, et, tout autour, on voyait les traces de sa splendeur. Mais les portes des clapiers pendaient sur leurs gonds, les portes des boxes à cochon étaient ouvertes et dans l’immense bergerie, seuls quelques os rappelaient la blancheur et la multitude du troupeau. Qu’elle était triste cette grande maison vide ! Et à deux pas, dans la cour, sous un très vieil arbre, une autre petite cahute s’ouvrait. Elle était sale, si sale, couverte de poussière, pleine de détritus et de fragments de tuile et de brique. Elle avait besoin de beaucoup de soin. Alors, les deux lutins, épuisés par leur longue journée, s’attelèrent à la tâche. Ils déblayèrent, balayèrent, époussetèrent la petite pièce ; ils allèrent quérir du bois dans la cour et dans les charpentes effondrées ; ils firent ronfler un bon feu dans la cheminée. Alors, les murs blancs de la pièce resplendirent et pendant que dehors soufflait à nouveau le grand vent de la nuit, la maison rajeunie fit fête aux deux lutins. Au matin, alors que devant la porte un petit cerisier ouvrait ses premières fleurs, les deux amis enfourchèrent leur montures et s’en furent de bon train vers Valence, l’inaccessible. Protégée par des douves de macadam, par des remparts de montagnes, par des glacis hauts et venteux, la ville semblait encore bien loin…

Les deux lutins franchirent les portes gardées par des dragons de 35 tonnes, des montées dantesques dominées par des tours crénelées, des plateaux glacés par des bourrasques qui semblaient s’opposer à leur avance. Mais rien n’y fit, les lutins avançaient, avançaient toujours, et au soir du troisième jour, ils avaient laissé Murcie sur leur droite, apercevant de loin la Méditerranée et les palmeraies d’Elx et ils n’étaient plus qu’à une quarantaine de lieues du terme de leur mission.

Dialoguant avec le ruban d’asphalte, une autre dame de pierre leur fit signe. Avec ses balconnets, ses grandes fenêtres, ses jardins et ses fontaines, c’était une vieille dame de la haute société. Jadis bourgeoise, sa façade commençait à se faner, son crépis lépreux cachait mal sa vieillesse. Mais elle avait encore du charme cette noble dame, elle était encore attirante. La trêve du soir arrivant, les deux lutins se laissèrent attirer par cette vieille noblesse. Le jeu tourna court : d’abord attirée par l’exotisme de ces deux étranges voyageurs, la vielle bâtisse fut prise de méfiance quand elle distingua mieux les deux lutins. Les mains noires de cambouis, les cheveux sales, les traits tirés et grisés par la poussière et le vent de la route, ils n’avaient pas l’air très convenables. La vieille dame hautaine pris peur et ferma sa porte murée dans ses souvenirs de splendeur perdue.

Du haut de sa colline, une petite paysanne de pierre blanchie par le soleil contemplait la scène. Simple et robuste, quatre murs de pierre et une porte, la paysanne la connaissait bien cette mondaine de voisine. Des années qu’elle la contemplait, des années qu’elle l’écoutait patiemment raconter ses souvenirs de fêtes et de flambeaux du temps où les hommes n’avaient pas déserté ce plateau. Du haut de sa colline, abritée par une falaise de pierre rouge surplombant des champs d’oliviers, de thym et de bruyère, la rustique cabane fit signe au deux voyageurs. Un peu timide, pas vraiment commode et fière comme une Espagnole,elle n’ouvrit pas sa porte. En tout bien tout honneur, elle laissa les deux vagabonds se blottir contre son murs pour s’abriter du vent. Simple et chaleureuse, elle pria cependant la lune de veiller sur eux pendant qu’ils réchauffaient ses murs en installant leur feu contre elle et au matin, elle leur indiqua un chemin de traverse évitant les dangers du tapis roulant d’asphalte.

Ragaillardis, les deux lutins chevauchèrent encore des kilomètres. Dévalant des gorges, traversant des kilomètres de plantations d’orangers, tutoyant les amies retraités des trois vieilles dames rencontrées, les deux lutins touchèrent enfin un climat plus clément et au soir du quatrième jour, ils aperçurent au loin les lumières de Valence se reflétant sur les vigies de fer de ce port méditerranéen.

Fatigués mais heureux, les deux lutins touchaient au but ! Ils n’étaient pas au bout de leurs peines cependant. Le sort leur était contraire. Ils durent encore batailler contre le vent, le bitume, les camions et les échangeurs pendant de longues heures avant d’arriver enfin dans Valence. Et là, quelle ne fut pas leur surprise ! Eux qui croyaient devoir s’adresser au vieilles murailles du Cid et des rois de Majorque, ils se retrouvèrent face à de jeunes bâtiments, resplendissants de blancheur, défiant la pesanteur, derniers nés du génie espagnol : la cité des Arts de Valence. Alors, là, devant le miracle de la science et de l’industrie, ils purent délivrer leur message, qui leur avait coûté tant de fatigue et de peines : oyez, oyez ! La merveille des merveilles de l’Orient, la perle de l’Arabie, n’est pas dans le Damas des Omeyyades, elle n’est pas dans le Bagdad des Abbassides, elle n’est pas dans le Caire des Fatimides. Non, non, elle est le fruit du travail des califes omeyyades de Cordoue, c’est la forêt des Milles Marbres de la mosquée de Cordoue ; c’est la couronne de rubis du palais de Grenade, là-bas, loin, loin à l’ouest, c’est l’Andalousie !


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6 réponses à “Entrez dans la légende”

  1. 11 02 2009
    mum (13:50:11) :

    Bravo pour la légende, c’est palpitant et super bien écrit, comme d’hab, et vous allez pouvoir faire des émules parmi les collégiens qui vous liront et qui y piocheront quelques idées pour les récits fantastiques ………
    On vous embrasse et on vous attend….

  2. 11 02 2009
    Béatrice (13:56:27) :

    Alors là! Après le splendide remake de Cabrel dans lequel on reconnait les talents de chantre de la famille DDl, voilà une belle histoire que l’on pourra conter plus tard à nos petits enfants quand ils n’arriveront pas à s’endormir!
    Qu’allez vous nous pondre maintenant? Avez vous encore assez d’imagination pour varier ainsi la forme de vos récits? C’est vraiment un régal de voyager ainsi à vos côtés. Le plus terrible , c’est que lorsque vous serez arriver à bon port, on va s’ennuyer!!!
    Un grand merci pour ces instants mémorables. Bonne route et à bientôt de vous lire encore!

  3. 13 02 2009
    Papa (00:16:05) :

    Bonsoir,

    Belle escapade, ma foi. Après les maisons en chantier abandonnées, les maisons abandonnées et livrées au désert. C’est une autre vision de la méditerranée que je n’imaginais pas.

    Le climat reste froid pour les jours qui viennent. Vous n’avez pas de chance et j’espère que maisons, cabanes, arbres et autres gardiens des lieux auront pour vous les attentions des bonnes masures qui vous ont abrités depuis quelques jours. La bienveillance des dieux à leur égard témoigne que le respect des rites ancestraux a survécu au départ des hommes.

    Bonne route le long de la mer, dans ces contrées plus douces que les hauts plateaux de l’Espagne centrale.

    Papa

  4. 13 02 2009
    pirou marc et christine (19:10:21) :

    cher JB
    Nous nous manifestons seulement maintenant alors que vous êtes presque arrivés, la raison est un ordinateur poussif qui va bientôt être remplacé. Mais nous avons suivi avec grand interêt ce beau périple
    bravo pour les reportages si vivants,
    bon courage pour le restant du parcours, cela sent l’écurie
    très affectueusement
    marc et christine

  5. 13 02 2009
    camille (21:19:40) :

    oh lalal comme le dit mum super legende toujours aussi bien ecrit !!! vivement le 7 mars !!!! bisous a vous et plus que qq nombreux km , bravo encore pour vos exploits trop fier !!!! hehe c mon p’tit frere !!!!!

  6. 14 02 2009
    Mart (20:46:09) :

    Ey dis dis quand est ce que tu viens a Barcelone, je veux faire la fete avec toi, vous, ensemble, ah zut t’es deja la ….

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